Message de la Mission de la Mer France à la Direction Générale des Affaires Maritimes et de la Pêche de la Communauté Européenne

Publié le par A.P.ré. (Frédéric Guyonnet)

La Mission de la Mer est un mouvement de l'Eglise Catholique, de présence spécifique dans le monde maritime. Elle a adressé une réponse à la consultation lancée par la Communauté Européenne sur la politique commune de pêche le 19 novembre 2009.
  Pêcheur en mer La Mission de la Mer souhaite une pêche responsable, durable, gérée régionalement, dans le respect des pêcheurs et des ressources halieutiques.

1-Des valeurs à privilégier au nom de "l'humain".
La Mission de la Mer est engagée depuis plus de 50 ans auprès des communautés de pêcheurs, fidèle aux valeurs de l'Évangile et fidèle aux aspirations des pêcheurs, de leurs familles, en lien avec les organismes maritimes. Elle reconnaît qu'il est nécessaire de refonder la politique communautaire sur d'autres bases.
Nous n'avons ni navire, ni quota de pêche, ni part de marché à défendre, mais seulement "l'humain", les valeurs qui sont inspirés par le christianisme et l'Evangile, en particulier la participation à la Création, la solidarité, et le respect dû à tous, pêcheurs de la Communauté Européenne et du monde entier. Toutes ces valeurs sont peu à peu laminées, d'une part par la domination du profit immédiat, et d'autre part à cause d'une gouvernance marquée par le manque d'adéquation entre les décideurs et les aspirations des communautés des pêcheurs.

2-Donner la parole aux pêcheurs.
La Mission de la Mer approuve cette initiative d'une meilleure participation des pêcheurs, d'autant plus qu'ils nous témoignent de leur faible confiance dans les structures, quelles qu'elles soient. Jusqu'ici le politique, le marchand, le scientifique, l'armateur industriel ont eu leur mot à dire mais les pêcheurs, en particulier les matelots et les jeunes ont été les "muets" de l'Europe.
Ne soyons pas dupes : on donne la parole aux pêcheurs après les avoir "jetés par-dessus bord", les avoir paralysés dans le "corset européen", muselés dans un carcan administratif, écrasés par un "marché mondialisé" qui n'a aucune attention pour le fruit de leur dur labeur. On les rend coupables de tous les maux, en les traitant ouvertement de "braconniers de la mer", ou "assassins de la mer"...
La parole du pêcheur est importante. Il faut qu'il puisse la prendre localement, régionalement, nationalement et au niveau européen. La parole des pêcheurs artisans, des femmes et des familles de marins, des associations de soutien à la pêche n'est pas celle de la pêche industrielle, ni celle de l'aquaculture. Il faut que cette parole soit distincte, audible et écoutée.

3-Partir de la réalité, sortir de la confusion, générer une confiance par une connaissance commune à tous :
la connaissance halieutique est la clef de la porte d'entrée dans la PCP future. En application de la norme RMD (Rendement Maximum Durable) certains rapports scientifiques annoncent que 80% des stocks de poisson de la planète sont en danger. Ce constat ne correspond pas à l'observation des pêcheurs que nous rencontrons. On ne se comprend plus, on ne parle pas le même langage. La Mission de la Mer considère qu'il très important de traiter ce point avec une grande attention. Il faut savoir s'il y a vraiment raréfaction et chercher les causes de cette raréfaction de façon aussi précise que possible. Il faut sortir des habitudes d'affrontement entre pêcheurs et scientifiques en favorisant un travail commun.
On accuse le pêcheur de surpêche. On fait porter à l'ensemble de la communauté des pêcheurs la responsabilité de "l'effondrement des stocks", sans préciser quels sont les métiers, les pêcheries qui pratiqueraient une "surpêche". On en déduit qu'il faut "casser des bateaux". La logique est la suivante : réduisons les capacités de pêche et la ressource se refera. Les plans de casse ont vidé les ports, ont envoyé les pêcheurs à terre et ont anéanti le savoir faire précieux des artisans de la mer.
Dans le même temps, on ne parle pas suffisamment du changement de climat, du réchauffement et de la "tropicalisation" des eaux du Golfe de Gascogne, du changement de la courantologie avec les modifications du Gulf Stream suite à la fonte de la banquise, des pollutions, alors que ce sont de réels facteurs modifiant les écosystèmes marins. Nous espérons que le sommet de Copenhague révèlera les atteintes à l'environnement et permettra à tous les secteurs de la société de corriger leurs comportements. Les pêcheurs sont les premiers à vouloir connaître l'état réel de l'océan.

4-Chercher l'effort de Pêche le plus durable.
La Mission de la mer propose de partir des pratiques de pêche, relever ce qui va dans le bon sens et pointer ce qui ne va pas.
Des pratiques louables : Les pêcheurs mènent des actions pour trier le poisson au fond de l'océan. D'une manière massive, les pêcheurs ont acquis une conscience écologique grâce aux nouvelles générations qui veulent gagner dignement leur vie en travaillant proprement et en pensant à l'avenir. Beaucoup de pêcheurs artisans travaillent ainsi, sans pratiquement rien rejeter à la mer. Beaucoup de communautés de pêcheurs ont opté non pas pour la quantité mais la qualité. Les pêcheurs ont compris qu'il fallait mutualiser les efforts plutôt que de se faire concurrence. Il y a beaucoup à faire en faveur d'une réelle politique de vente du poisson sauvage de mer.
Des pratiques éthiquement inacceptables : Tous les pêcheurs sont des prédateurs, toutes les techniques de pêche sont prédatrices. Mais il faut reconnaître qu'il y a des manières de pêcher qui sont responsables et d'autres qui ne le sont pas. Dans les divers filets, notamment les chaluts, on pêche du poisson noble à forte valeur commerciale et on rejette à la mer énormément de poissons morts car le quota est atteint ou les pièces capturées ne font pas le poids réglementaire. Pourtant, dans le même temps, il y a, sur place, un marché fourni par les compagnies extérieures à la Communauté, et personne ne se soucie ni de la taille ni de la provenance. Ce sont aussi des tonnes de poisson qui partent régulièrement "au trou", au prix de retrait. Beaucoup de ces pratiques, comme les rejets, sont couvertes par les lois européennes, mais il faut le reconnaître, inacceptables du point de vue éthique, provoquant la destruction d'une alimentation saine que sont les protéines de la mer. Cela entraîne le discrédit sur les pêcheurs de la part des environnementalistes de plus en plus écoutés et médiatisés.
Pêcher autrement : Tout le monde sait maintenant que les ressources de la planète sont limitées. Il faut durer ensemble, chacun à sa place, à l'intérieur de ces limites. Les pêcheurs sont aujourd'hui aptes à comprendre cette conversion nécessaire.
Des questions à se poser : Que faut-il pour qu'un pêcheur puisse décemment vivre de sa pêche sans pour autant "vider" la mer ? Il faut que le travail soit rétribué, soutenu par une bonne commercialisation qui permette à l'équipage de vivre et de rentabiliser le bateau. Il est anormal que les pêcheurs soient ceux qui bénéficient le moins de la valeur ajoutée. Tous les acteurs de la filière pêche ont un revenu garanti à l'exception du pêcheur. Il faut aussi un effort de pêche limité à un seuil qui ne compromette pas la reproduction du poisson. Il s'agit de ne plus prendre l'océan pour une"mine inépuisable"mais de trouver le juste milieu.

5-Une révision COURAGEUSE de l'effort de pêche :
OUI à une gestion améliorée des Quotas.
La Mission de la Mer pense qu'il faut prendre au sérieux la perte de milliers de tonnes d'alimentation jetées par-dessus bord ou retirées de nos criées et trouver une alternative pour mettre fin progressivement à cet état de fait. On reconnaît que le régime des quotas peut être néfaste tel qu'il est parfois appliqué mais beaucoup de pêcheurs s'estiment satisfaits. Supprimer les quotas c'est mettre fin à la "stabilité relative" entre tous les États membres. Ce serait mettre en péril la pêche artisanale qui perdrait, de ce fait, ses "droits de capture". Le système du "chômage biologique", dépendant des quotas, n'est pas appliqué dans tous les pays de la Communauté mais permet aux pêcheurs d'accepter une régulation de l'effort de pêche.
La Mission de la Mer n'est pas favorable aux QIT (quota individuel transférable), ni aux droits de pêche individuels transférables.
Elle refuse que ce Bien commun qu'est la ressource soit soumis à la logique de la propriété privée et aux lois du marché. On voit ce que cela donne à terre : le cumul des richesses par les plus riches et la non transmission aux générations futures. La Mission de la Mer croit aux valeurs profondes des pêcheurs artisans : partage des captures, solidarité, juste répartition de l'effort de pêche, mutualisation des efforts et des biens par l'action des coopératives, transmission des compétences, des navires, des lieux de pêche aux générations futures. Elle est inquiète de la montée de l'individualisme et de la perte de "l'esprit collectif" qui a été si bénéfique aux pêcheurs.

6-La Mission de la Mer est en faveur de formes de gestion plus cohérentes et adhère à certains objectifs du Livre Vert.

- Conforter la pêche durable, abandonner la surpêche.
- Un marché préférentiel pour les pêcheries gérées de façon durable.
- Une approche éco systémique de la gestion du milieu marin.
-Une puissante synergie entre les différents secteurs d'activités maritimes (producteurs, aquaculteurs, transformateurs) ainsi qu'entre les acteurs (scientifiques, politiques, ONG) et cela au niveau européen, régional, national, local...
- Prendre les décisions au plus près des communautés de pêcheurs.
- Intéresser les communautés de pêcheurs à la recherche scientifique et intéresser les scientifiques à l'opinion des pêcheurs.
- Contrôler l'information, retrouver la confiance des médias, gagner en crédibilité, ne pas laisser dire n'importe quoi et favoriser la communication.
A ces objectifs il faut joindre ceux des pêcheurs des autres pays en particulier ceux du Tiers monde. Ce n'est pas parce qu'on paye qu'on doit tout saccager ; stopper la corruption des classes dirigeantes, contrôler où va l'argent des licences, favoriser le développement de la pêche artisanale.


Conclusion : Osons croire en un avenir solidaire !
Le cadre de travail vient d'être mis en place : les Grandes Régions Maritimes. La Mission de la Mer travaille au sein du réseau européen de l'Apostolat de la Mer. Dans le but d'accompagner les communautés de pêcheurs, elle est prête à porter sa contribution aux divers CCR (Comité Consultatif Régional), en particulier le CCR Sud qui relie la pointe du Finistère (Bretagne) au Sud Espagne et Portugal.
Il nous appartient à tous, quels que soient notre foi, notre implication dans le monde maritime, notre degré d'adhésion à la construction européenne, de continuer à "chercher en nous unissant des chemins de justice et de dignité." Des chemins qui ne conduisent pas à la mort lente de la pêche artisanale mais à sa survie. Pour cela, il faut redonner aux pêcheurs une fierté perdue, redynamiser les énergies. La Mission de la Mer croit dans la force des jeunes, des matelots, des femmes de marins, des patrons, de ceux qui risquent aujourd'hui leur vie en mer. C'est avec eux que se fera le changement salutaire.

Mission de la Mer
La Rochelle, 19 Novembre 2009

Publié dans Ecologie

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