«Si tu ne fais pas grève, on va te péter ta bagnole !»

Publié le par A.P.ré. (Frédéric Guyonnet)

Menaces, insultes, quolibets...les non-grévistes font l’objet de vives pressions.

Ce conducteur de métro parisien rencontré hier matin avoue être clairement opposé à la grève. «Mais à cause des pressions, je vais peut-être devoir participer au mouvement, nous explique-t-il. Je me déciderai à dernière minute.» Les pressions ? «En 1995 aussi, j’étais contre la grève. Mais des collègues ont crevé les pneus de ma voiture…» , raconte-t-il.

Ce cas n’est pas isolé. Il concerne surtout les plus jeunes, les «entrants» dans l’entreprise comme on appelle ceux qui ne sont pas encore «commissionnés», autrement dit embauchés après un an. Christine, ancienne machiniste à la RATP, se souvient d’un conflit de 1986. «On faisait pression sur moi pour que je ne travaille pas. C’étaient des menaces verbales, des intimidations d’autant plus dures que nous sommes peu de femmes dans cet univers très masculin, explique-t-elle. On me disait que je ne serais pas commissionnée si je ne faisais pas grève alors que, justement, je voulais travailler pour être intégrée !»

 

«Pneus crevés et voitures taguées»

À la Confédération française de l’encadrement CGC, on appelle à la grève à la SNCF, mais pas à la RATP. Le président, Bernard Van Craeynest, l’admet : «Oui, bien sûr, il y a des pressions et même sur des non-syndicalistes qui ne souhaitent pas faire grève.» Dans la plupart des cas, il s’agit de conducteurs qui n’arrivent pas à rejoindre leur bus ni à sortir du dépôt. «Celui qui veut bosser est seul face au groupe et il faut avoir la foi chevillée au corps pour résis ter aux quolibets et aux insultes, insiste Bernard Van Craeynest. Après un conflit, pour ne pas avoir à affronter les autres, certains non-grévistes se font porter pâles ou jettent carrément l’éponge en quittant l’entreprise. Ce sont les conséquences invisibles des mouvements de grève.»

À la RATP, les bastions les plus «durs» sont les centres de bus de Saint-Denis et de Vitry. «On a notamment vu des saccages de véhicules, des oppositions à la sortie des bus, ainsi que des menaces de s’en prendre aux biens personnels des non-grévistes, du type “on va te péter ta bagnole”», affirme un syndicaliste. Quand un agent de maîtrise accepte de conduire un métro un jour de grève, il doit s’attendre à des retours de bâton. «Il se fait titiller quotidiennement sur son travail, tout le monde lui demande des congés en même temps», observe Alain Ternois, président de la CFE CGC RATP.

À la CFTC, qui appelle également à la grève à la SNCF mais pas à la RATP, on explique qu’il s’agit d’une «réalité». Jean-Philippe Catanzaro, secrétaire général de la Fédération générale des transports, relève que dans les assemblées générales où l’on vote à main levée, seuls les plus «costauds» prennent la parole. «En 2003, dans l’est de la France, des délégués ont eu leurs voitures taguées et leurs pneus crevés. Ils avaient décidé de cesser la grève, car Gilles de Robien, alors ministre des Transports, venait de dire que les régimes spéciaux ne seraient pas menacés», raconte-t-il.

 

«On se fait traiter de vendus»

Cette année, à la SNCF, ce sont les agents de conduite de la Fgaac qui sont dans le collimateur de leurs collègues grévistes. Le syndicat a en effet choisi de ne pas faire grève après avoir obtenu des avancées significatives de la direction de l’entreprise. Didier Le Reste, le secrétaire général de la CGT-cheminots, avait d’ailleurs lui-même crié à la trahison lorsque le syndicat s’était désolidarisé de la grève du 18 octobre. «Nous aurions été acclamés comme des héros si nous avions obtenu toutes ces avancées après dix jours de grève, explique Bruno Duchemin, secrétaire général de la Fgaac. Mais comme nous avons choisi de négocier, nous sommes accusés de trahison par nos collègues» La Fgaac indique avoir reçu de nombreuses lettres d’insultes, le plus souvent anonymes. L’un de ses agents a même reçu un courrier menaçant sa famille. Celui-ci a été transmis au service juridique de la SNCF.

Tous les non-grévistes ne sont pas logés à la même enseigne. Des centres de la SNCF, le plus souvent aux mains de FO et de l’Unsa, ont la réputation d’être très durs. Il s’agit notamment de la gare de Paris-Est et de la gare du Nord. «Il est très difficile d’y franchir les piquets de grève, explique un agent de conduite. On se fait traiter de vendus et de briseurs de grève.»

Un conducteur de la Fgaac évoque même des grévistes recouvrant les non-grévistes de talc afin qu’ils soient identifiés et stigmatisés tout au long de la journée. «Dans ce contexte, il faut vraiment être courageux pour travailler, explique Bruno Duchemin. Beaucoup de grévistes suivront le mouvement uniquement par peur de représailles. Ce n’est pas évident de franchir un piquet de grève sous les insultes de ses collègues.» Parfois, les dérapages se retournent contre le matériel roulant et les voies. Lors de la grève du 18 octobre, des actes de vandalisme perpétrés par des grévistes au terminus de Persan-Beaumont (Val-d’Oise) avaient gêné la reprise du trafic sur cette ligne.

La direction de la SNCF précise cependant que les dérapages sont rares et n’a pas jugé nécessaire de prendre des mesures particulières de sécurité en faveur des non-grévistes.

 

 

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